-Tous les dimanches?

-Quasiment oui. Un vrai rituel. Une messe, un banquet. On aurait pu la placer sous cette bannière : "non pas réussir mais répéter jusqu'à plus soif pourquoi ça rate"..Il y avait des répétitions, mais moins que ce que la mémoire le croit aujourd'hui. L'enjeu consistait à se débarasser du continent noir, du trucage maternel si vous voulez par lequel quelque chose ne pouvait pas être vécu. Le tableau représente une femme et un homme qui s'affrontent face à ce qui leur refuse une altérité. Chaque dimanche, il s'agit d'ouvrir une brèche, de poser la question autrement, de maintenir le refus qui leur fait front à flot, de ne pas céder devant l'impossible qui régit une bonne partie de leurs pensées. C'est un travail de sape, parfois brutal ( on appellera ce moment celui de la troisième bouteille) qui la plupart du temps renverra ses hôtes dans les cordes. Je ne pense pas avoir connu de proximité plus grande avec le verbe "être" que le long de ces années, ni avoir approché de si près le verbe "aimer". D'où ma douleur quand elle décida de cesser l'entretien, déclarant qu'il ne s'agissait point d'amour. 

-Pouvait-elle dire autre chose, une fois partie?

-Quand elle décide de ne plus vivre ici, c'est une question de forme. La forme c'est le style. C'est le voyage si vous voulez. Il est multiple, et très singulier. Ce n'est pas tant son départ qui m'affecte mais comment il va chercher à nier ce qui était en jeu dans cette rencontre. Et là c'est perdu. la nuit s'éteind, le jour s'en va. La tristesse devient immense. Ce sera le dernier son qui sortira de ma bouche à son attention. je n'en ai plus d'autres. Ce qui n'aurait jamais dû se produire a eu lieu. Il me reste l'écriture, cette petite flamme d'un jour aimé, ce tremblement d'un songe que j'aurai vu de près. Il me reste à le raconter simplement, en hommage.

-En son hommage?

-Oui, bien sûr. À ces quelques moments où à travers l'obscurité un peu de réel a pris feu, a pris corps. Entendez par là une sorte de trouée dans le verbe, charnelle au sens où ça "voit". Où "je" devient autre, n'est plus soi. Faire l'amour c'est cela, un renversement du sujet, cela peut avoir lieu dans l'ébat autant que dans le geste le plus simple. Il y a une depossession de soi. Tu ne sais plus à qui appartient ce bras, cette jambe, ni même cette voix, ou ces yeux. C'est très rare, on dirait presqu'un monde oublié. Quand ça se produit, quelque chose s'ouvre qui te décale à jamais de toi. C'est même très compliqué de se retrouver avec soi-même après. Comme si tu savais que tu n'étais pas vraiment vivant en dehors de ce moment là. Et tu n'as pas les clefs pour y demeurer...C'est insupportable parce que rien ou presque dans ce monde ne résonne à l'écho de cet "enlèvement". Mais aussi surtout parce que la plainte, ton poison, continue de couler en toi. Comme si il était impossible de quitter sa propre histoire, de l'abattre une bonne fois pour toute.

-D'où votre manque de foi.

-plutôt de "débilité", d'immobilisme. Je ne manque pas de foi, mais de volonté, de désir. Il y a trop de désincarnation chez moi. Ça a creusé une distance quasi irréparable. D'où toutes mes tentations de créer un "bordel" au sens propre, un "bleu du ciel". Parce que mon corps est gagé, il "doit". Je ne sais rien évidemment de ce que je suis en train de faire. Je sens que ça me heurte au sens où c'est totalement sans amour. Mais allez savoir! De toute façon, c'est cela ou mourir à petit feu d'un corps qui me reste étranger. Et ne comptez pas sur moi pour lui faire faire du yoga ou de la sophrologie. Je préfère crever que d'abandonner ma langue. Jouir de soi appartient au diable et à ses sbires. Ce rêve de faire "un" de soi-même conduit à l'holocauste.

-Pourquoi elle?

-Le plus juste serait de répondre : parce que elle se présente. Je ne me pose pas vraiment la question quand elle vient dans ma chambre. Cette réponse n'est pas tout à fait honnête. Mais il faudrait que je raconte l'histoire et je ne sais pas faire ça. Je ne sais pas raconter les faits. Toujours cette impression que l'histoire ne se déroule pas selon les faits. Il n'y a pas de "elle" pas plus qu'il n'y a de moi. Si il y a quelque chose qui fait de cette rencontre son "lieu" c'est probablement que ça s'est joué "entre". Sa force, sa justesse, sa tendresse, et selon moi son amour, tiennent d'avoir bouleversé le code, l'inscription. C'est une rencontre "infernale" en ce sens qu'elle met en scène ce qui nous nie.

-Une rencontre à l'envers?

-À rebours, oui, probablement. Elle ne s'arrangera de rien, refusera de faire fi de ce qui nous hante séparément. J'ai vraiment pensé que quelque soit la forme qu'elle prendrait, il n'y aurait jamais de remise en question de son existence. Qu'à aucun moment l'un des deux dirait qu'il ne s'agissait pas d'amour. Qu'on soit séparé ou pas. Après il est possible que son évacuation du terme "aimer" ne s'adresse nullement à moi. Mais quand même, il fallait oser l'écrire, l'adresser. Je veux dire que dans ce choix, elle a préféré me tuer plutôt que l'autre. Non pas un autre homme mais "Elle".

-Ou Lui?

-Lui, son père n'est qu'une version d'elle. Mais possible. Peu importe, le barrage a fini par l'emporter. Ça se termine dans la domesticité des sens. Dans le fini. Again. Vulgaire comme l'est tout meurtre. le pire étant qu'il n'y a pas de coupable ou d'innocent. La fin d'un entretien, c'est cela. L'infini disparaît, laisse place au souvenir, qui sera tout ce que vous voulez sauf la justesse du moment. Même la mort devient irréelle, absente. Ce qu'il reste c'est que ça n'a pas eu lieu. Ça me rend fou. J'ai envie de dire "lucidement fou".

-Vous voyiez votre rencontre comme une "oeuvre d'art".

-Un crime parfait! J'ai eu le long de ces 12 ans des doutes, bien sûr. Au sens où ma morale, ma pensée atteignaient des limites du supportable mais ça résistait sans cesse, ça ne cessait de "creuser", de heurter mais pas au sens de savoir la vérité, mais de dire "encore". Ce "encore" que vous êtes en train de lire aujourd'hui malgré ce que j'en dis.

-C'est fou parce que depuis trois ans, vous continuez à "creuser" comme vous dîtes et refusez le verdict.

-C'est cela. J'apprends encore. J'ai trouvé par le blog comment ne plus m'adresser à elle mais sachant qu'elle peut m'y lire. je dois continuer cet "infini" en le donnant à d'autres, en pâture, en "sensure" parce que aucun de ceux qui m'auront lu n'auront eu l'audace de me dire leur nom.

-Comme au bordel?

-Oui. Exactement. je suis leur pute. De même pour J. puisque je suppose qu'elle vient lire de temps à autre.

-C'est peut-être ce qui la faire jouir de vous...Que vous soyez sa pute.

-Il est clair en tout cas qu'elle eusse aimée que je sois son mac. Depuis le départ. Dès qu'elle a prononcé ces mots "je ne suis pas une femme". Ma connerie ça a été de penser qu'on peut vaincre ce qui fait "trou" par la parole, par la substitution du corps marqué par le discours. Quel manque d'oreille chez moi! Elle ne sait pas ce que veut dire de passer d'une jouissance "une" à une jouissance "autre". je n'ai pas joué ce "passage", ai voulu l'adopter à ma césure.

-Peut-être que J. c'est cela, l'apprentissage de l'écoute.

-Oui. Peut-être que la grande leçon que j'ai reçue, c'est l'écoute.

-Elle ne pouvait pas vous aider. C'est physique. Ce qui n'est pas là pour elle ne peut se savoir.

-Je suis d'accord. j'étais trop en retard face à ce qui la transgresserait. Je suis resté coincé dans mon combat, ma dette. Elle ne pouvait pas me voir dans ma crainte. On n'est pas deux dans une rencontre. Mais seul à seul. Tout tient de l'écoute de ce "seul".

-Vous voyez, la vie continue. Le ratage c'est cela. Une situation. Quand cette femme vient dans votre lit, elle sait que c'est demeure conjugale. C'est un point de départ. Elle ne vient pas coucher avec vous uniquement. Elle rend visite aussi à votre épouse. Elle le dira par la suite. Jusqu'à même aller la voir, un bouquet de fleurs à la main. Que vient-elle lui dire? Maman? Peut-être. Et?

-Elle sait qu'il faut une autre femme pour devenir. Une autre histoire que la sienne. Une autre histoire que toutes les histoires qu'elle connaît ou qui sont inscrites.

-On en revient à votre épouse. À la mère de votre fils.

-Si je réponds à partir de moi, c'est coupable. Je suis à dix mille lieux d'entendre ce qui se joue et c'est terrible parce que ça a ieu sous mes yeux. Je nie en bloc, refuse la donne. Ça m'échappe au sens où je ne sais rien, et que physiquement je ne conçois pas de me taire.

-On va en rester là...

 

 

 

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